CONAKRY – À la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG), le dialogue social vient-il de franchir un point de rupture ? Depuis mardi 1er septembre 2026, toute activité syndicale est suspendue au sein de l’institution. Une décision judiciaire provisoire, aussitôt relayée et fermement appliquée par la direction de la Banque centrale, qui soulève une question de fond : dans une institution censée être au cœur de l’État de droit, quelle place reste-t-il à la voix collective des travailleurs lorsqu’ils réclament simplement de meilleures conditions de travail ?
Le Tribunal du travail a ordonné, mardi, la suspension provisoire de la délégation syndicale de la BCRG. Dans la foulée, le gouverneur Karamo Kaba a adressé une circulaire à l’ensemble du personnel pour exiger l’application immédiate de cette décision.
Le syndicat est donc réduit au silence, au moins provisoirement.
« Il est porté à la connaissance de l’ensemble du personnel de la Banque Centrale que le Tribunal du travail a ordonné ce jour 1er septembre 2026 la suspension provisoire de la Délégation syndicale de la Banque Centrale », indique la note.
Mais le ton employé par la direction ne laisse guère de place à l’interprétation. Le gouverneur prévient que « tout contrevenant à cette disposition sera exposé à la rigueur de la loi » et appelle l’ensemble des travailleurs au strict respect de la mesure.
Mais le Tribunal du travail a-t-il entendu le cri de cœur des travailleurs ?
C’est désormais l’une des grandes questions posées par cette affaire.
Car derrière la suspension d’une délégation syndicale, il y a des hommes et des femmes qui, depuis plusieurs semaines, dénoncent des difficultés liées à leurs conditions de travail et demandent l’amélioration de leur situation professionnelle.
Ont-ils été entendus ?
Le débat judiciaire peut porter sur la légalité de la démarche syndicale ou sur les conditions dans lesquelles certaines actions ont été menées. Mais une autre question demeure : que devient le dialogue social lorsque l’organe même chargé de porter les revendications des travailleurs est suspendu ?
La décision du Tribunal du travail règle-t-elle le conflit ou risque-t-elle, au contraire, de déplacer le problème ?
Car une décision de justice peut suspendre une délégation syndicale. Elle ne suspend pas, pour autant, les préoccupations sociales qui ont conduit des travailleurs à se mobiliser.
La situation pose également une interrogation plus large sur la conception du rapport entre employeur et salarié.
Au XXIe siècle, peut-on encore concevoir la relation de travail sous le seul prisme de l’autorité, de l’obéissance et de la discipline ?
Un travailleur a certes des obligations envers son employeur. Il doit respecter ses engagements professionnels, les règles internes et l’autorité hiérarchique.
Mais n’a-t-il pas également le droit de faire entendre ses revendications, de défendre ses intérêts collectifs et de réclamer de meilleures conditions de travail ?
Le droit syndical n’est précisément pas destiné à opposer systématiquement travailleurs et employeurs. Il constitue, dans son principe, un mécanisme de dialogue, de représentation et de négociation.
Dès lors, une question s’impose : la BCRG risque-t-elle de renouer avec une conception ancienne de l’autorité où « le maître a toujours raison » et où la contestation du travailleur est perçue comme une faute plutôt que comme une alerte sociale ?
La question mérite d’être posée, sans préjuger du bien-fondé juridique de l’ordonnance rendue par le Tribunal du travail.
La décision judiciaire intervient après plusieurs semaines de tension entre la direction de la BCRG et les représentants des travailleurs.
Le 7 août dernier, le syndicat avait déposé un préavis de grève couvrant la période du 10 au 20 août 2026.
Au cœur des revendications : le blocage du protocole d’accord 2026 et les difficultés persistantes dans le dialogue avec la direction.
Quelques jours auparavant, le 6 août, plusieurs représentants des travailleurs, vêtus de rouge, avaient tenté de rencontrer le gouverneur Karamo Kaba afin de lui exposer leurs préoccupations.
La démarche avait dégénéré en incident à l’entrée du bureau du gouverneur avec l’adjudant-chef Daouda Sankhon, chargé de sa sécurité.
Cette altercation avait ensuite débouché sur des poursuites judiciaires contre trois responsables syndicaux : Momo Camara, Aboubacar Sidiki Camara et Aboubacar Yansané.
Ils étaient poursuivis notamment pour outrage à agent, violences et voies de fait, accusations qu’ils avaient contestées lors de l’ouverture de leur procès, le 24 août.
C’est ici que la chronologie interpelle.
Le 27 août, lors des réquisitions et plaidoiries, la partie civile avait réclamé 100 millions de francs guinéens aux trois prévenus. Le ministère public avait, quant à lui, requis une amende d’un million de francs guinéens contre chacun ainsi que le paiement d’un franc symbolique.
Le lendemain, 28 août, le Tribunal de première instance de Kaloum avait déclaré les trois syndicalistes non coupables et les avait renvoyés des fins de la poursuite pour délits non constitués.
Quelques jours plus tard, c’est la délégation syndicale elle-même qui se retrouve suspendue par une décision provisoire du Tribunal du travail.
Deux juridictions, deux procédures, deux séquences judiciaires différentes : mais au centre, toujours le conflit social à la BCRG.
La circulaire du gouverneur ordonne l’application immédiate de la suspension.
Mais un élément important reste dans le flou : combien de temps cette interdiction va-t-elle durer ?
La note adressée au personnel ne précise pas la durée de la suspension de la délégation syndicale. Elle ne détaille pas davantage les motifs précis ayant conduit le Tribunal du travail à prendre cette ordonnance provisoire.
Cette absence d’explications publiques alimente nécessairement les interrogations.
La suspension d’une représentation syndicale peut-elle constituer une solution durable à un conflit social ? Ou ne risque-t-elle pas, au contraire, de repousser le problème sans traiter ses causes profondes ?
Au lendemain de la circulaire, les réactions se font également attendre.
Aucune réaction publique des responsables syndicaux n’a, pour l’heure, été portée à notre connaissance. Même constat du côté des organisations de défense des travailleurs et des associations de défense des droits humains.
Ce silence est-il provisoire ou annonce-t-il une nouvelle phase de la crise ?
Une chose est certaine : le conflit social à la BCRG ne semble pas pouvoir être réduit à une simple question de discipline interne.
Derrière la bataille judiciaire se trouve une revendication fondamentale : celle de travailleurs qui affirment vouloir exercer leur métier dans de meilleures conditions et disposer d’un cadre leur permettant de défendre collectivement leurs intérêts.
L’ordonnance du Tribunal du travail peut suspendre temporairement la délégation syndicale. La circulaire du gouverneur peut interdire toute activité syndicale au sein de la Banque centrale.
Mais une question demeure, peut-être la plus importante de toutes :
Qui écoutera désormais les travailleurs de la BCRG ?
Car si la réponse judiciaire à un conflit social consiste uniquement à faire taire l’organe qui porte les revendications, sans apporter de réponse aux revendications elles-mêmes, le risque est de voir le malaise changer de forme plutôt que disparaître.
Au XXIe siècle, l’autorité peut imposer le silence. Elle ne peut pas, à elle seule, faire disparaître les frustrations.
À la BCRG, l’enjeu dépasse donc désormais la seule suspension d’une délégation syndicale.
Il s’agit de savoir si, dans la Guinée d’aujourd’hui, le dialogue social doit être un droit vivant ou un simple mot dans les textes.
Par F. Maomou







