CONAKRY – Le dossier AGB2A-GIC vient de franchir un nouveau cap judiciaire. L’administrateur général de la société minière, Ahmed Tidiane Kanté, est retenu dans les locaux de l’Office de répression des délits économiques et financiers (ORDEF), après l’ouverture d’une enquête préliminaire ordonnée par le parquet spécial près la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF).
À l’origine de cette nouvelle procédure : une dénonciation enregistrée le 5 octobre 2026, portant notamment sur des soupçons d’évasion fiscale, de blanchiment de capitaux, de corruption, de transferts financiers vers l’étranger et d’éventuelles irrégularités liées aux prix de transfert. L’ORDEF a été chargé de procéder aux vérifications nécessaires.
Mais cette procédure n’est pas née dans un désert judiciaire.
Elle intervient après plusieurs années de bataille autour de l’ancien projet ABC, de Guinea Investment Corporation (GIC), d’AGB2A-GIC, des permis GBT et Axis, ainsi que de plusieurs partenaires guinéens et étrangers.
Derrière la procédure actuelle se dessine donc une histoire beaucoup plus ancienne : celle d’un projet minier qui devait devenir un important corridor d’exportation de bauxite, avant de basculer dans un conflit sur la propriété, le contrôle des actifs, les partenariats et, finalement, devant plusieurs juridictions guinéennes.
2010-2018 : Aux origines du projet ABC
Selon la chronologie publiée par Africa Bauxite Corporation (ABC), les premières bases du projet remontent à 2010, avec la création d’Eurasian Resources (ER).
En 2016, la société mène des travaux de faisabilité et sollicite une zone destinée à accueillir un port fluvial à Kokaya. Un protocole d’accord est alors signé avec la SOGUIPAMI, dont Ahmed Kanté était à l’époque le directeur.
Le projet s’élargit progressivement autour de deux actifs miniers, GBT et Axis, ainsi que d’un ambitieux dispositif comprenant infrastructures portuaires, routes et logistique d’exportation.
En 2017, le projet de port est étendu et plusieurs sociétés et partenaires sont mobilisés. Ahmed Kanté quitte ensuite la SOGUIPAMI et crée IBCC, selon la chronologie publiée par ABC.
En décembre 2017, Eurasian Resources obtient un permis minier, mais rencontre ensuite des difficultés de financement.
En 2018, une nouvelle structuration intervient. African Bauxite Corporation (ABC) est créée à Londres et devient la société mère de plusieurs entités liées au projet. Des accords d’amodiation, des études techniques et des partenariats sont engagés autour des permis GBT et Axis.
1er février 2019 : le partenariat ABC–SD Mining
Le 1er février 2019 constitue l’une des dates clés de cette histoire. ABC signe alors avec SD Mining (SDM) un protocole visant à transformer un précédent accord de construction en partenariat minier. Le montage prévoit un investissement de 36,6 millions de dollars par SD Mining contre 42 % de la coentreprise, ABC conservant 58 %.
C’est à partir de cette architecture que va progressivement naître le conflit qui oppose aujourd’hui plusieurs protagonistes du dossier.
Selon ABC, un conflit apparaît ensuite autour de la zone portuaire et de la structuration des intérêts dans les permis GBT et Axis.
En février 2019, des discussions sont organisées avec l’intervention de plusieurs acteurs institutionnels afin de trouver une solution au chevauchement des intérêts.
2019-2021 : naissance de GIC et rupture autour du contrôle du projet
C’est à cette période que, selon la version défendue par ABC, Guinea Investment Corporation (GIC) apparaît dans le dossier.
ABC affirme que Ahmed Kanté, Claude Lorcy et Philippe Rogers, qui auraient eu connaissance de la structure et des informations du projet, ont participé à la création de nouvelles structures autour des actifs miniers. La société soutient notamment que GIC a remplacé ABC dans la coentreprise avec SD Mining.
Cette version constitue cependant la thèse d’ABC dans le conflit et ne doit pas être présentée comme un fait définitivement établi.
En 2021, le différend s’intensifie. Le 24 septembre 2021, SD Mining adresse, selon les documents publiés par ABC, une correspondance au président de la transition pour confirmer qu’ABC devait initialement être son partenaire et exposer son conflit avec GIC.
Le 30 novembre 2021, une réunion impliquant notamment SD Mining, ABC et les parties concernées se tient à Conakry. ABC affirme qu’à cette occasion, les parties ont discuté de la contestation portant sur les intérêts dans le projet.
2022 : le conflit quitte le terrain commercial et entre dans le judiciaire
En janvier 2022, ABC engage une procédure pénale à Conakry; Selon la chronologie publiée par ABC, l’enquête préliminaire menée par les services compétents aboutit en avril 2022 à l’ouverture d’une procédure pénale visant notamment Ahmed Kanté, Claude Lorcy et Philippe Rogers.
Le juge d’instruction Abdoulaye Soumah est désigné pour conduire l’instruction; le dossier prend alors une dimension judiciaire beaucoup plus importante.
2023 : AGB2A-GIC entre dans une nouvelle phase
L’année 2023 constitue un autre tournant; Selon ABC, l’instruction fait apparaître qu’Ahmed Kanté serait l’actionnaire principal de GIC. En janvier 2023, le juge d’instruction Abdoulaye Soumah ordonne le gel des avoirs détenus par Ahmed Kanté, d’après la chronologie publiée par ABC.
Parallèlement, le différend entre les différents protagonistes s’aggrave.
AGB2A-GIC commence à structurer ses activités minières et conclut notamment un accord avec Sinohydro pour l’exploitation des portions de GBT et Axis ainsi que pour la construction d’infrastructures portuaires.
ABC affirme avoir alerté Sinohydro et les autorités chinoises de l’existence du contentieux judiciaire.
En août 2023, AGB2A-GIC signe également un accord avec TOP International, selon la chronologie publiée par ABC.
Le dossier ne se limite toutefois pas au contentieux ABC; Ahmed Kanté a également été concerné par une procédure liée à ses anciennes fonctions à la SOGUIPAMI.
Selon les éléments publiés sur la procédure, un autre dossier devant la CRIEF concerne des faits présumés d’abus de confiance en lien avec son passage à la tête de la société publique minière. ABC soutient que cette procédure porte notamment sur des actes accomplis lorsqu’il dirigeait la SOGUIPAMI.
À cela s’ajoute le contentieux opposant ABC à Ahmed Kanté et à des structures liées à AGB2A-GIC.
En mai 2025, le tribunal de première instance de Kaloum avait rendu une décision favorable à Ahmed Kanté dans l’un des volets de cette affaire. ABC et le parquet ont contesté cette décision et des recours ont été engagés.
Puis, en septembre 2025, la chambre spéciale de contrôle de l’instruction de la CRIEF a ordonné la poursuite de l’instruction concernant notamment des faits présumés d’abus de confiance, après avoir écarté les accusations de faux et usage de faux en écriture privée.
Il convient donc de distinguer soigneusement les différents dossiers : toutes les procédures ne portent pas sur les mêmes faits, les mêmes parties ni le même stade judiciaire.
Le conflit autour des actifs miniers connaît également un tournant administratif et économique.
En 2025, le permis minier d’Axis a été révoqué par les autorités, selon les éléments publiés par ABC. Le contentieux autour de la propriété et de l’exploitation des actifs reste alors particulièrement sensible, compte tenu des investissements et des partenariats engagés autour du projet.
En 2026, le différend connaît une nouvelle évolution avec la reprise des activités d’exportation de bauxite par AGB2A-GIC, selon ABC, qui conteste la légalité de ces opérations.
C’est dans ce contexte déjà chargé que le parquet spécial de la CRIEF ouvre, en octobre 2026, une nouvelle enquête préliminaire, cette fois centrée sur plusieurs opérations financières et commerciales d’AGB2A-GIC.
Le 5 octobre 2026, une dénonciation est enregistrée auprès du parquet spécial sous le numéro 448.
Les faits dénoncés portent notamment sur des soupçons d’évasion fiscale, de blanchiment de capitaux, de corruption, de transferts financiers à l’étranger et d’éventuelles irrégularités liées aux prix de transfert.
Le parquet spécial ordonne alors à l’ORDEF de procéder aux investigations nécessaires.
Le dossier prend une nouvelle ampleur avec la retenue d’Ahmed Kanté dans les locaux de l’ORDEF.
Face à cette nouvelle étape judiciaire, AGB2A-GIC monte au créneau.
Dans un communiqué, la société affirme que son administrateur général répondra « sereinement » aux questions des enquêteurs et qu’il dispose des éléments nécessaires pour démontrer qu’il a toujours agi légalement et dans l’intérêt de la Guinée et des Guinéens.
L’entreprise qualifie par ailleurs les faits allégués de « calomnieux » et assure que ceux-ci « n’ont absolument rien à voir avec la réalité ».
Cette défense devra désormais être confrontée aux pièces de la procédure.
Au-delà du cas personnel d’Ahmed Kanté, cette nouvelle procédure place une question essentielle au centre du débat : Que sont devenus les flux financiers générés par les opérations liées à AGB2A-GIC et comment ont-ils été structurés ?
C’est précisément à cette question que les enquêteurs devront répondre.
Contrats, mouvements bancaires, déclarations fiscales, transferts internationaux, relations entre sociétés liées, prix de transfert, opérations commerciales et éventuels bénéficiaires économiques : c’est désormais la traçabilité de l’argent qui sera au cœur des investigations.
Et c’est là que la position du parquet spécial prend toute son importance.
Dans un pays où la corruption, le détournement de ressources publiques, le blanchiment de capitaux, la fraude fiscale et certaines pratiques financières opaques sont régulièrement présentés comme des obstacles majeurs au développement, le rôle de la CRIEF est particulièrement stratégique.
La mission du parquet spécial ne consiste pas à condamner médiatiquement les personnes mises en cause, mais à faire vérifier les faits, rechercher les preuves, identifier les responsabilités et permettre à la justice de trancher.
C’est précisément ce principe qui donne sa portée à la nouvelle procédure visant AGB2A-GIC.
Lorsqu’un dossier touche à des ressources minières, à des flux financiers internationaux et à des intérêts économiques importants, la justice doit pouvoir enquêter sans pression et sans zone interdite.
La démarche du parquet spécial peut ainsi être lue comme la volonté de traiter les dossiers économiques sur la base des pièces et des preuves, quels que soient le poids des acteurs concernés ou la complexité des montages sociétaires.
Dans ce combat, l’enjeu dépasse largement le cas Ahmed Kanté.
Il s’agit de déterminer si les mécanismes mis en place autour d’un secteur aussi stratégique que la bauxite respectent les règles fiscales, commerciales, financières et minières de la République.
En résumé, la chronologie est désormais lisible :
2010-2018 : naissance et structuration du projet autour d’Eurasian Resources, puis développement des actifs GBT et Axis ;
1er février 2019 : accord ABC–SD Mining prévoyant une coentreprise avec 58 % pour ABC et 42 % pour SD Mining, pour un investissement annoncé de 36,6 millions de dollars ;
2019-2021 : apparition de GIC et montée du conflit sur le contrôle des actifs et la structure du partenariat ;
2022 : ABC engage une procédure pénale en Guinée ;
2023 : l’instruction s’intensifie, AGB2A-GIC développe ses partenariats avec des acteurs étrangers et le contentieux s’étend ;
2024-2025 : poursuite des débats judiciaires, décisions contradictoires et recours ;
septembre 2025 : poursuite de l’instruction sur le volet de l’abus de confiance selon les éléments publiés sur le dossier ;
2026 : AGB2A-GIC poursuit ses activités minières, tandis qu’une nouvelle enquête de la CRIEF s’ouvre sur les flux financiers et opérations de la société.
La question qui demeure
Le communiqué d’AGB2A-GIC affirme la légalité des actes d’Ahmed Kanté.
Le parquet spécial, lui, demande que les faits soient vérifiés.
Entre les deux positions, ce sont désormais les documents, les comptes, les contrats, les flux financiers et les éléments de l’enquête qui devront parler.
Une chose est certaine : la nouvelle procédure de la CRIEF ne constitue pas un épisode isolé. Elle vient s’ajouter à une histoire judiciaire et minière commencée plusieurs années auparavant autour du projet ABC et de ses actifs GBT et Axis.
De la bataille pour le contrôle d’un projet bauxitique à la traque des flux financiers, l’affaire ABC–GIC–AGB2A-GIC change une nouvelle fois de terrain.
Et cette fois, la question centrale n’est plus seulement de savoir qui contrôle le projet, mais aussi où sont passés les flux générés par ses activités et dans quelles conditions ils ont été réalisés.
Ahmed Kanté demeure, à ce stade, présumé innocent des faits faisant l’objet de la nouvelle enquête. L’ouverture d’une enquête préliminaire et la retenue par l’ORDEF ne valent pas condamnation.
Par Lans YANS






